Ministère du Malaise

#1: Mère et soeur pensent que je suis la médiatrice familiale. Yé?

Chère Ministère du Malaise,

Depuis plusieurs mois, ma mère et ma soeur aînée (J.) sont en froid. En gros, ma soeur en veut à ma mère pour des trucs qui sont arrivés il y a plusieurs années, notamment le fait qu’elle ait été absente pendant une période importante de sa vie. Ce n’est pas que ma soeur ait particulièrement envie de ressasser d’la schnoutte (oui oui, une version polie de « brasser d’la marde ») du passé pour le plaisir, c’est juste que quand elle a reproché certaines affaires à notre mère, ben notre mère a refusé d’avouer qu’elle ait pu avoir tort, ou qu’elle ait pu prendre des mauvaises décisions, à cette époque.

Or: c’est bientôt les 60 ans de notre mère, et mon père a invité tout le monde à descendre pour un gros party/méchoui, sauf que là ma soeur refuse de venir, parce que d’une façon générale elle trouve stressant de voir notre mère, qui a tendance à lui faire sentir comme si elle doit être HYPERCONTENTE de la voir. Et à lui parler de son poids. Ou de la job qu’elle n’a pas. 

Quand notre mère a su que J. ne viendrait pas, elle m’a appelée en larmes en m’expliquant qu’elle ne comprenait pas pourquoi J. lui en veut tant, que c’était dur pour son coeur de mère, que la racune ça ne sert à rien et que le « tissu familial » c’est plus important que ses caprices. On a parlé pendant un bon 2 heures au téléphone de comment la situation pouvait être améliorée. Je pense avoir réussi à lui faire comprendre plein de trucs que ma soeur, dans sa frustration, n’arrive pas nécéssairement à communiquer aussi clairement (ce qui est normal).Mais depuis, ma mère m’appelle constamment (3 fois par semaine depuis 3 semaines environ) quand elle réfléchit à « une autre raison pourquoi J. me fait de la peine » et qu’elle a besoin de rationaliser.Inversement, quand J. m’appelle pour chialer sur notre mère, je me retrouve toujours à « justifier » son comportement, et lui expliquer son point de vue (même bancal) sur certains trucs. Bref, je suis contente d’aider ma mère et ma soeur à cheminer dans leur relation, parce qu’elles ont clairement besoin de « thérapie de couple ».

Mais là, ma question: est-ce que je suis en train de créer un monstre en les laissant « m’utiliser » pour décortiquer leurs « issues »? Est-ce que je vais me retrouver à médier systématiquement tous leurs problèmes? Si je leur dis de s’arranger, est-ce que ma soeur va juste jamais se pointer à aucun événement futur de la famille? Je comprends pourquoi J. ne veut pas venir au méchoui, mais je peux pas m’empêcher de lui en vouloir de me « laisser seule avec maman »… et là je m’en veut de lui en vouloir. Cercle infini de culpabilité! Comment est-ce que je peux leur dire c’est quoi mes limites de « médiatrice » sans sonner incroyablement égoïste? Comment faire pour convaincre J. de venir au méchoui, ou convaincre ma mère que c’est pas grave qu’elle vienne pas?

Merci d’avance,

Médiatrice En Demande

 

Chère Médiatrice,

On va se le dire, des frettes dans la famille, c’est vraiment rough, mais c’est tellement, tellement essentiel. On le dit parce que y’en a plusieurs d’entre nous qui ont juste une famille (si on compte pas la ou les belle(s)-famille(s)) pis qui pensent que c’est juste la leur qui est fuckée/dysfonctionnelle/déplaisante. Mais NON. C’est juste que vous avez pas de comparatifs.

À ce sujet, on a un MESSAGE D’INTÉRÊT PUBLIC:
Il n’y a pas de déplaisance qui soit invalide.
REPEAT
Il n’y a pas de déplaisance qui soit invalide.
Ça, ça veut dire que nous n’accepterons pas de « oui mais moi ma famille est plus déplaisante que la tienne » dans notre motherfuckin’ ministère. Merci pour votre attention. De retour à notre programme principal.

On a dit que les frettes, c’était essentiel. Ça l’est, parce que ça veut dire que y’a des choses qui se sont DITES pis des sentiments qui se sont VÉCUS. Depuis que les familles existent (ça fait longtemps en estie, on va se le dire), les composant-e-s des familles ont compris que t’es pogné avec ce monde-là pour un bon bout de temps, pis que les « break-ups » familiaux ça se fait pas tellement. Et comment les familles font pour éviter de provoquer un « break-up »? C’est la même chose que l’Église recommandait dans la monogamie obligée d’antan: CACHE TOUTE, DIS RIEN (clairement j’viens de citer un Pape, j’sais juste pas lequel.)

Faire de la peine/choquer/traumatiser, y’a personne qui est supposé faire ça aux gens qu’ils aiment. C’est pour ça que quand ta soeur dit: « Maman, je t’en veux pour X qui est arrivé y’a X années » ça passe pas, parce que ça fait que le confort du déni est gâché. Ta soeur veut passer à travers son traumatisme d’abandon, pis pour ça elle a besoin de recul pour comprendre pourquoi ta mère a agit comme ça, et éventuellement la pardonner. Mais si ta mère veut pas affronter ce passé-là parce que LA LA LA DÉNI LA LA LA JE T’ENTENDS PAS QUAND TU ME PARLES DE TES SENTIMENTS LA LA LA ben ta soeur doit se sentir abandonnée en estie. Encore plus. Faque heille, lourdeur.

Ta soeur et ta mère sont chanceuses de t’avoir, pour vrai. Même si t’avais eu juste UNE discussion intense avec elles (séparément) pour leur faire voir autre chose que la LOURDEUR de leurs « issues », ça aurait été un gain. Mais là t’en as eu plein. Tu les a fait cheminer probablement plus que tu penses. Pis ça c’est d’une vraiment grande générosité, même si on se doute que tu trouves pas que ça l’est tant que ça. T’es ton propre générateur de culpabilité, comme nous.

Le Générateur de Culpabilité. (www.rubyetc.tumblr.com)

Le Générateur de Culpabilité. (www.rubyetc.tumblr.com)

Tu voudrais en faire plus. Tu voudrais que ta soeur vienne au méchoui/ party/ 60e. Tu voudrais que ta mère arrête de badtripper. Toi pis moi, on sait que t’as pas de contrôle là-dessus, mais si t’essaies pas ABSOLUMENT TOUT ce qui est en ton pouvoir pour les aider, t’es clairement égoïste, right?… Ok même toi tu vois à quel point c’est tellement absurde ce qu’on vient de dire. Alors comme tu as astucieusement réalisé, le problème c’est qu’il faut que tu décides ce que tu es capable de prendre, et pour combien de temps.

Ensuite, faire part de ta décision à ta soeur et à ta mère va être plus facile que tu penses, parce qu’elles n’ont peut-être pas conscience de ce qu’elles te font subir, et si elles sont généreuses comme toi (je te le souhaite) elles vont comprendre et « back off ».

Dans l’immédiat, donc, trouver tes limites. Commençons par le méchoui. Tu voudrais que ta soeur vienne: c’est normal, tu apprécies sa compagnie! Mais si tu le lui dis, ça va lui mettre de la pression, et elle a déjà pris la décision de ne pas venir, ce qui n’a pas dû être facile. Pour apaiser ta mère, tu peux peut-être proposer à J. d’envoyer un petit cadeau à l’avance que tu offriras ensuite en son nom le jour même, avant le party. Si ta mère décide que c’est TROP TERRIBLE qu’elle ne soit pas là, essaie de lui expliquer ce qu’on a dit sur le déni:
« Maman, J. a décidé de faire sortir le chat du sac en te parlant de « X », mais ça veut pas dire qu’elle cherche des raisons de t’en vouloir, elle est en train de faire le ménage dans sa vie et dans ses souvenirs, et c’est pour mieux cheminer avec toi qu’elle a besoin de prendre du recul. Je sais que ça te fait de la peine, parce que c’est ton party de 60 ans, mais c’est ce qu’il y a mieux pour J. en ce moment pis y faut que tu respectes ça. »
Après ça, si elle décide de t’en reparler à tous les soirs au téléphone jusqu’au party (et même après), faut que tu voies si ça te convient ou non. Au cas-où ça te conviendrait pas, voici un scénario possible:
« Maman, je t’ai déjà dit ce que je pense de tout ça: *répéter le paragraphe ci-haut*. Je sais que c’est dur pour toi, mais ça commence à être dur pour moi aussi d’avoir l’impression qu’il faut que je t’aide à gérer tes émotions, en plus de gérer les miennes. Est-ce que tu penses qu’on pourrait limiter nos discussions à X téléphone(s) par semaine? »
Si elle dit qu’elle a besoin de toi FOULLE pis que c’est intense maintenant mais que ça va sûrement passer « bientôt », on te conseille le scénario suivant: « Je suis contente de t’aider et d’aider J. à travers tout ça, mais je n’ai pas (encore?) de diplôme en psychologie, alors qu’il y a des professionnels qui pourraient sûrement t’aider mieux que moi. Je connais un bon psy à Ville X., veux-tu qu’on regarde ça ensemble? »
(oui, dire à quelqu’un d’aller voir un psy ça sonne toujours trash. Pratique ce script-là quelques fois à voix haute, ça va t’aider à te Servir de tes Mots le moment venu.)

Ensuite: tu dis que tu en veux à J. de pas venir parce que tu vas être laissée seule avec ta mère. Mais si j’ai bien compris, ça va être un gros party: est-ce que tu vas vraiment être seule? Tes cousin-e-s vont être là, peut-être? Peux-tu solliciter l’aide de quelqu’un pour être ton wingman/ta wingwoman (faut vraiment qu’on trouve une traduction pour ces mots-là) et t’aider à n’être jamais seule avec ta mère? Évidemment, le classique c’est d’avoir ton partenaire avec toi en tout temps, mais si tu n’es pas dans une/des relation(s) amoureuse(s) en ce moment, tu peux toujours demander à un-e ami-e de venir au méchoui. Comme ça – on l’espère – tu vas être avec une ou des personne(s) cool(s) toute la journée, ta mère devrait (idéalement) comprendre que ta soeur a besoin d’espace, et toi ça te donne le temps de penser à tes limites de médiatrice.

Et quand t’auras trouvé tes limites, défend-les. Sans culpabiliser. C’est le Capitaine qui le dit.

Bien à toi,

Le Ministère du Malaise

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C’EST QUOI, LE MINISTÈRE DU MALAISE?

Au MduM, on aime lire le courrier du coeur, mais on ne s’identifie jamais aux questions, ni aux réponses. Faque on a décidé de faire notre propre chronique de ce genre, où on essaie de vous fournir un genre de scénario pour:

  • dire à votre mère que ça gosse quand elle commente votre linge
  • expliquer à votre soeur que ses jokes racistes vous rendent mal à l’aise
  • décliner une invitation à des retrouvailles du secondaire parce que eesh
  • dire à une amie que vous ne l’aimez pas avant qu’elle vous avoue qu’elle vous aime
  • demander à votre coloc passif-agressif de faire sa vaisselle

On est largement inspirés par la fabuleuse Captain Awkward et sa Awkward Army.
On lit aussi les chroniques de Dan Savage (« Savage Love ») et de Cliff Pervocracy (« The Pervocracy »)
On veut que tu Sortes tes Mots, i.e. ce que ce que tu dis, ça devrait être ce que tu penses.
On est profondément féministes, d’une façon profondément intersectionnelle.
On parle de nous-même à la troisième personne.
On a (ou on a déjà eu) des familles dysfonctionelles, des amitiés complexes, des relations amoureuses fuckées, un environnement de travail toxique (ou juste déplaisant), pis on sait que ça gosse en estie.

En gros: le Ministère du Malaise existe pour aider toute personne humaine ayant des relations avec d’autres humains.*

NOTE INCLUSIVE:
Le Ministère du Malaise est ouvert aux identités et orientations LGBPTTQQAI, c’est à dire, à toute personne gaie, lesbienne, bisexuelle, pansexuelle, transsexuelle, transgenre, queer, en questionnement, asexuelle et intersexe.

Nous accueillons les questions faisant référence à toutes pratiques amoureuses et sexuelles sortant de la « norme » (ex: polyamour, relations ouvertes, BDSM, « kinks », etc.)

NOTE PARENTALE:
Prière de vous en tenir à des questions faisant référence à d’autres adultes – on n’a pas de talent avec les p’tits, mais si problème kid-related vous avez, vous n’êtes pas seul-e-s )

NOTE LINGUISTIQUE:
Au MduM, on pense avoir un bon (même, un excellent) français. Toutefois, on est dans un pays bilingue, et à la p’tite école, on a appris le français et l’anglais en même temps. Pour cette raison, notre français est ponctué d’expressions anglaises qu’on a pas envie de traduire. Parfois parce qu’elles sont intraduisibles. Parfois parce qu’on est lâche. Deal with it.

NOTE LINGUISTIQUE 2:
À nos sympathiques demandeurs et demandeuses intersexes, queer et genderfluid : la langue française n’est pas douce avec vous. Le genre est partout, et surtout à l’écrit. Prière, donc, d’inclure dans votre lettre une mention pour me dire quels pronoms vous préférez qu’on utilise, quitte à nous en apprendre des nouveaux. Non mais hey.

*mais pour être ben honnêtes, on a un biais pour les gens mal à l’aise / crispés / maladroits / inaptes socialement / super-sociaux qui se gèrent mal / gauches / gêné-e-s / « geeks » / nerds (avec ou sans lunettes) / rats de bibliothèque / introvertis qui manquent de courage / extravertis qui s’mettent les pieds dans les plats / passionnés incompris.